histoire du vin et le vin dans l’histoire à travers les siècles – une croissance encore hésitante

1800-1854 :
(Décidément, c’était déjà d’actualité…)

A la veille de la Révolution, la superficie du vignoble français est d’environ 1,5 million d’hectares et la production annuelle moyenne peut-être chiffrée à 27 millions d’hectolitres. A peu de chose près, on retrouve ces chiffres à la fin du premier Empire. Les arrachages de vignes, qui laissèrent place à des cultures alimentaires (céréales et pommes de terre) pour conjurer la crise des subsistances entre 1792 et 1796 , sont compensés par des replantations justifiées par la hausse de la consommation intérieure qu’encourage une forte baisse des droits rétablis en 1804, et par l’ouverture d’un large marché européen dans la « grande Europe » napoléonienne du blocus continental.

Les exportations vers la Grande-Bretagne et les Etats-Unis avaient été partiellement assurées par la contrebande sous l’Empire. Elles reprennent de l’ampleur avec la paix rétablie de 1815, mais restent cependant contrariées par le protectionnisme, accentué par les tarifs de 1821-1822. Jusqu’en 1830, elles oscillent entre 1 et 1,5 million d’hectolitres, ce qui est peu, alors que la France à elle seule possède près de la moitié du vignoble mondial; en 1828, avec près de 2 millions d’hectares, elle devance de loin l’Autriche-Hongrie, l’Italie et l’Espagne.

De tous les vignobles, des voix s’élèvent pour réclamer l’adoucissement du régime protectionniste renforcé en 1821-1922. Je prend pour exemple la pétition envoyée en 1829 à la chambre des pairs et à la chambre des députés par « les propriétaires des vignes du Beaujolais » : « Les vins destinés à l’exportation sont refoulés à l’intérieur. » Or, sur ce marché intérieur, ils sont pénalisés par le montant excessif des impôts. Chiffres à l’appui, les pétitionnaires le démontrent :  » 100 hectolitres de bon vin, produit d’un vigneronnage de 4 hectares, expédiés à Paris, vendus à raison de 58 francs l’hectolitre, donnent le résultat, en apparence si satisfaisant, de 5 800 francs de revenus. »
Mais si l’on défalque les frais de culture (200 francs), les frais de tonnellerie (750 francs), les frais de transport par la route et voie d’eau (700 francs), le bénéfice du marchand (10% soit 580 francs) et surtout la part « excessive » des impôts, 93 francs d’impôts directs et 2 675 francs d’impôts indirects, il ne reste que 802 francs à partager par moitié entre le propriétaire et son vigneron.
Suit la péroraison :  » Hommes justes ! Hommes raisonnables ! vous l’entendez ! 401 francs pour le propriétaire et 2 768 francs pour le fisc ! La raison se révolte, la conscience se soulève !…
Le vin reste dans nos caves. Il y est à vil prix, parce qu’il est mis hors de portée de la classe la plus nombreuse des consommateurs par une taxe aussi excessive qu’injuste; parce que cette boisson généreuse, fortifiante, nécessaire au pauvre pour le soutenir dans ses rudes travaux et dont l’usage quotidien le préserverait des excès du dimanche, est transformée en un objet de luxe. »
Il y a de l’excès dans cette dénonciation de droits certes élevés, mais bien moins qu’au XVIIIe siècle. Ils ne semblent d’ailleurs pas réduire sensiblement une forte consommation populaire et le marché intérieur peut bien absorber sans difficulté une production nationale régulièrement croissante.
La stagnation des prix à la production – 12 à 15 francs l’hectolitre, en moyenne nationale, entre 1820 et 1840 -incite les producteurs à produire plus pour gagner autant. Comme dans le premier tiers du XVIIIe siècle, on recherche donc les cépages gros producteurs : le gamay triomphe dans le Val de Loire et concurrence dangereusement le pinot dans l’arrière-côte de la Bourgogne et la vallée de la Saône, au point d’inquiéter sérieusement les contemporains : en 1845, le congrès des vignerons de Dijon juge opportun de faire reproduire dans ses Actes l’ordonnance de Philippe le Hardi qui bannissait le « très déloyal plant » de ses Etats.
Dans le Midi languedocien, l’aramon s’adapte bien aux terres grasses, des plaines alluviales abandonnées par les céréales; en Roussillon, par exemple, la surface en vignes passe de 30 000 ha en 1816 à 39 500 hectares en 1829.
A Lyon, les membres de la très active Société royale d’agriculture s’étonnent et même s’inquiètent de la poussée des ceps (1): en Beaujolais, les terres à blé du canton de Belleville sont désormais « couvertes de vignes », tandis que dans celui de Beaujeu, « les vignes ont été plantées jusqu’au sommet des montagnes et ne donnent qu’un vin médiocre qui déconsidère la région »; sur le plateau Lyonnais, la poussée est encore plus forte et « la production la plus générale est le vin ». Il s’agit d’un mauvais vin, au demeurant, dans ce dernier exemple : le vin de Brindas n’est bon qu’à « faire danser les chèvres » et un proverbe de la Plaisante Sagesse lyonnaise énonce doctement que  » si tu veux de bon vin, plante pas de persaille » (2)
De 1840 à 1850, la production nationale dépasse régulièrement les 40 millions d’hectolitres; ils sont bus sans difficulté par les 25 millions de consommateurs français et quelques dizaines de milliers d’amateurs étrangers.
L’enquête agricole décennale de 1852, minutieuse et complète, nous fournit les moyennes départementales en « année commune » : en tête du palmarès, c’est sans surprise qu’on trouve l’Hérault mais il est talonné par la Gironde et la Charente -Inférieure qui vient en troisième position, suivent dans l’ordre la Charente, le Var, l’Aude, le Gard et le Gers, la Dordogne, Le Loir et Cher, le Rhône et l’Yonne complètent cette phalange des millionnaires(3).
On le voit : la viticulture française est encore très atlantique, de la Loire à la Garonne, mais le Midi languedocien pèse désormais de plus en plus lourd.
Les quatre départements de l’actuel Languedoc-Roussillon représentent 13,5% des surfaces viticoles et 16,4% de la production.

(1) G. Garrier, Paysans du Lyonnais et du Beaujolais 1800-1970, Grenoble,PUG, 1973 Tome 1 p. 173-175
(2) La « persaille » (persagne), c’est la mondeuse, alors aussi répandue que le gamay en Lyonnais.
(3) Chiffres tirés de M.Lachiver, Vins, Vignes et vignerons. Histoire du vignoble français, Paris, Fayard, 1988, tableaux p. 592-619

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