Histoire du vin et le vin dans l’histoire – le vin de la concorde et de la fête.

Employés à plusieurs reprises par les témoins eux-mêmes des journées révolutionnaires, le terme anglais de « toast » revêt alors une très forte charge symbolique. Il généralise au groupe les santés que se portent les individus.

Lorsque, avec le grand mouvement fédéraliste du printemps 1790, se mettent en place de nouvelles solidarités, le vin accompagne les cérémonies et un rituel s’élabore; on porte des toasts à la liberté, à la concorde, à l’Assemblée, à la nation, au roi et on boit pour sceller les serments prêtés sur des autels improvisés : ainsi à Dijon, le 18 mai , autour du comte Georges de Buffon, fils unique du grand naturaliste; ainsi à Lyon, le 30 mai, malgré les « larmes aristocratiques » de la pluie. La grande fête de la fédération le 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars en est la consécration et, dans toute la France, des fontaines de vin couleront pour célébrer le retour des délégués départementaux et la répétition de leur serment. Le vin, les toasts et les serments accompagnent aussi l’élan patriotique de la levée des volontaires dans l’automne 1791 comme leur montée triomphale sur Paris dans l’été 1792 ; le film de Jean Renoir, La Marseillaise restitue bien l’enthousiasme des libations collectives.

La charge politique de telles scènes inspire les peintres, les dessinateurs et les graveurs.
Peintes hâtivement et maladroitement, des enseignes de cabaretiers et de marchands de vin célèbrent, dès l’été 1789, l’union des trois ordres, l’Assemblée nationale et l’abolition des privilèges.
Sur un trumeau du café Procope (situé au 13, rue de l’ancienne comédie Paris 6e arrondissement en plein cœur du quartier St Germain des Prés), acquis aux idées nouvelles, une scène naïve, peinte en 1791, montre des citoyens et des citoyennes trinquant au vin rouge vif avec un garde national sous un arbre de la liberté. Le 20 juin 1792, le geste habile de Louis XVI acceptant de boire le verre de vin tendu par un sectionnaire est aussitôt reproduit par des milliers d’estampes : « Le roi boit à la santé des- sans culottes (1). » Mais deux mois plus tard, après le 10 août, c’est un vieil air populaire de chanson à boire qui transmet le message antimonarchiste : « Buvons, aimons; / plus de rois ; fi de leur couronne (2) » !

Parce que les jours de gloire sont presque toujours aussi des jours de boire, la Marseillaise elle même est parodiée de façon burlesque et transformée en chanson à boire. Un auteur inconnu publie dans la Feuille du Matin du 25 novembre 1792 (3) une Marseillaise du buveur, avec de très apparents emprunts littéraux dans le texte et dans les rimes. Le vin de la chanson à boire remplace le refrain le « sang impur ». Même parodique, le contenu reste révolutionnaire et nationaliste : l’auteur dénonce le roi, les aristocrates et les prêtres et il appelle aux armes contre les « mangeurs de choucroute », thème qui fera florès dans la littérature et la caricature anti-allemande des XIXe et XXe siècles.
D’autres parodies moins connues suivront.
Il est intéressant de noter que le vin, après Valmy et un début d’occupation de la Rhénanie viticole par l’armée de Custine, arrose désormais une guerre offensive de conquête. Un demi- siècle plus tard, la crise de 1841 inspirera à Alfred de Musset des couplets belliqueux sur le « Rhin allemand » et ses vins.
Passons sur une autre parodie érotico-républicaine, Allons, enfants de la tendresse, invitant les couples à s’aimer et à procréer, pour clore la série sur une Marseillaise épicurienne de 1834 dont le refrain appelle « aux armes » les « francs-buveurs » pour vider les flacons.
Ce n’est qu’en 1879 que la Marseillaise deviendra hymne national et qu’il sera risqué de la parodier… même pour Serge Gainsbourg.
Si l’on revient un instant sur ce vin révolutionnaire de la fraternité, on observera que le vin rouge, désormais lié aux trois couleurs du drapeau, l’emporte symboliquement sur le vin blanc, associé depuis les Capétiens aux oriflammes fleurdelisées.
Ce vin rouge accompagne les nouvelles festivités républicaines et, comme les princes et les édiles du Moyen Âge pour les entrées royales et les grands événements du royaume, les maires et leurs municipalités l’offrent au peuple en mettant des tonneaux en perce sur les places publiques.
A Lyon, par exemple, dans la ville déchirée, meurtrie et autoritairement rebaptisée Commune-Affranchie après le siège de 1793, le vin rouge est servi au banquet civique pour la fête de l’Egalité, le 10 mars 1794, et au soir du 8 juin, pour la fête de l’Etre suprême:  » Chacun venait alternativement vider des flacons de vin à la santé de tous les bons républicains, malgré la pluie qui tombait en abondance. » Après 1795 cependant, les fêtes du Directoire seront plus froides et plus sobres, car, à Paris comme à Lyon, le vin est rare et cher et l’argent manque pour renouveler ces banquets de la concorde.
Même s’il n’y a plus de droit d’aides et d’octroi, le vin ne cesse en effet d’enchérir dans les villes du fait de sa rareté. Tout l’effort de la nation est, après 1792, tendu vers les grains et vers l’approvisionnement des armées. La viticulture est délaissée et les transports sont désorganisées par le mauvais état des chemins, des routes, des rivières et des canaux que plus personne n’entretient. Les villes sont donc de plus en mal approvisionnées en vin; à Paris, qui comptait environ 4000 débits de boissons vers 1780, l’enquête de mars 1794 n’en dénombre plus que 1685 et il s’y débite autant de cidre, de poiré, de limonade et d’eau-de-vie que de vin.

(1) Paris, musée Carnavalet, juillet 1792
(2) Cité dans M. Delon et P.E Levayer, Chansonnier révolutionnaire, Gallimard, 1989.
(3) Journal qui deviendra contre-révolutionnaire en 1793, à l’image de son rédacteur Gautier de Syonnet, d’où une grande ambiguïté. La chanson sera propagée par des antirévolutionnaires et chantée par le chansonnier royaliste Ange Pitou.

* Consommez avec modération.

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