L’histoire du vin et le vin dans l’histoire – La révolution et l’éphémère « vin de la liberté »

les colères de la soif.

Elles avaient déjà grondé à Paris et, plus en encore, à Lyon, quand le vin se faisait rare en été ou que les brimades des employés de l’octroi indisposaient le peuple amassé aux barrières. Dans les campagnes aussi, ce ne sont que plaintes contre les commis des aides, ces « rats de cave » qui tyrannisent les vignerons. A Foix, en mars 1784, c’est une véritable émeute qui chasse de la ville le fermier des aides et ses commis et les contraient à se réfugier à Pamiers, en abandonnant sur place leur registres et leurs bagages(1).
Les cahiers de doléances, rédigés au début de l’année 1789, expriment ce grand contentement populaire. Ouvrons ceux des paroisses du Beaujolais(2). La communauté de la ville de Beaujeu s’en prend à la régie des aides : « les directeurs et les commis qui en ont la manutention font la perception des droits avec tant de vexation et d’injustice, qu’ils ont ralenti dans le Beaujolais le commerce des vins qui était destiné pour l’approvisionnement de la ville de Paris. Les viticulteurs de la paroisse de Vauxrenard sont plus explicites : « Les suppôts de la ferme, sans cesse errants, ne sont établis dans cette province que pour l’inquiétude de ses habitants. Nul ne peut faire charroyer ses vins sans être assujetti à se munir d’un billet de remuage ; faute de cette précaution, l’on est exposé à la confiscation et à l’amende que la ferme impose avec une rigueur impitoyable…Il est du devoir de tout bon citoyen de dénoncer cet abus et de supplier Sa Majesté de renvoyer au commerce et à l’agriculture cette multitude innombrable de suppôts de la ferme. »
La ville de Belleville propose de remplacer les taxes sur le vin par un impôt sur les vignes : « le commerce serait libre, les frais, les vexations ne tourmenteraient plus le propriétaire, le marchand et le voiturier. »
Les « habitants et propriétaires » de Saint-Lager dénoncent eux aussi la lourde charge des aides, mais s’en prennent plus particulièrement au péage, « appelé droit de M. L’Evêque de Mâcon, perçu par les états du Mâconnais pour l’entretien du pavé de leur ville, sur les vins du Beaujolais qui passent sur la grande route de Lyon et Paris. Les paroisses plus méridionales des cantons d’Anse et du Bois-d’Oingt, les seules à approvisionner régulièrement Lyon à cette époque, s’en prennent naturellement aux octrois de cette ville. Leur mécontentement s’ajoute à celui des consommateurs lyonnais. En juillet 1786, de violentes émeutes les rassemblent à la Guillotière, Saint-Just, Saint Georges, Vaise, la Croix- Rousse et Saint-Clair, et les jettent contre les barrières : les bureaux sont détruits, les commis sont molestés ou précipités à l’eau, les tonneaux de vin saisis sont enlevés et débités sur les places. Les autorités ne réagissent alors que mollement.
La violence est bien plus grande au début de l’été 1789, quand arrivent à Lyon les nouvelles de Versailles : le 29 juin, la population boit d’abord à la réunion des députés des trois ordres, puis tourne sa colère contre les barrières. L’émeute dure une semaine, les registres sont lacérés, les baraques sont incendiées et le vin qui entre en franchise est vendu sur les places au cri de « Vive le vin du tiers état à quatre sols la bouteille. » Mais la troupe renforce la maréchaussée pour interdire l’accès de la ville aux producteurs accourus. Elle tire sur la foule, il y a des blessés et des morts. L’arrivée du régiment suisse de Sonnenberg permet au Consulat d’ouvrir une procédure répressive : des émeutiers sont arrêtés et l’un d’eux, le Savoyard Pierre Villarme, est pendu pour avoir voulu boire moins cher.

A Paris, les phénomènes, leurs causes et leurs conséquences sont identiques. La construction du mur des Fermiers généraux avait été interrompue en 1787 pour bien des raisons techniques et financières, mais aussi parce qu’elle soulevait la colère de la population. En janvier 1789, dans l’espace non clos de murs qui sépare la place Clichy et le parc Monceau, les habitués des guinguettes de la Petite-Pologne, désormais justiciable de l’octroi, chassent les commis et détruisent les baraques provisoires. Du 11 au 13 juillet, des émeutes à répétition, dont les meneurs sont souvent des cabaretiers, s’en prennent à toutes les barrières de Monceau à la Bastille ; en même temps, marchands de vins et débitants vont devant notaire sceller un « acte d’union », par lequel ils s’engagent à sauvegarder par tous les moyens les franchises des faubourgs. Tous servent jour et nuit du vin à trois et quatre sous la pinte. C’est une foule bien abreuvée et fort éméchées qui se lance qui se lance le 14 juillet à l’assaut de la Bastille.

Cependant, dès le 15 juillet, le Comité permanent des électeurs parisiens se réunit à l’Hôtel de Ville et décide de maintenir le principe et les moyens de perception des droits. Des poursuites sont engagées contre les auteurs des destructions.
La construction du mur reprend à l’automne 1789 pour s’achever en juin 1790. Un corps spécial de 600 gardes nationaux est formé pour protéger désormais les commis de l’octroi.
Le mécontentement populaire, qu’entretient Marat dans son Ami du Peuple, s’exacerbe jusqu’à des actes d’une violence inouïe et d’une symbolique primitive.
Avec toutes les contradictions de la spontanéité : le 17 juillet, le roi revenu à Paris est acclamé quand il fait distribuer du vin à boire à sa santé. Le 23 juillet, une nouvelle flambée de colère entraîne la mise à mort de l’intendant de Paris, Bertier de Sauvigny, sur le parvis de l’Hôtel de Ville ; son cœur sanglant est arraché et broyé dans des vases de vin et d’alcool que la foule se dispute avec avidité, note avec horreur le député bugiste Anthelme Brillat-Savarin, témoin oculaire de la scène. Pendant la Grande peur de la fin juillet, les paysans vident les caves des châteaux avant de les incendier et de mettre à mort brutalement quelques propriétaires.

(1) J. Nicolas, « Vin et liberté » Le vin des historiens, op.cit, p.164
(2) Publiés par C. Faure, Lyon, conseil général du Rhône, 1939,173 p.

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