Qu’est-ce qu’un vin ancien ? « Est ancien, nous apprend François Andouze, célèbre collectionneur, un vin qui a perdu les caractéristiques de sa prime jeunesse, celle du fruit notamment. […] Le passage au statut d’ancien variera profondément d’une région à l’autre. Au-delà de dix ans un champagne est déjà ancien. Les côtes de Provence, les muscadets et les beaujolais sont anciens très rapidement : au-delà de cinq ans. Les sauternes, les vins du Jura ou les banyuls vont être jeunes plus longtemps : au moins vingt ans. Les limites sont assez imprécises et varient selon l’observateur : un vigneron, un sommelier vont juger un vin ancien quand le collectionneur que je suis le considérera encore jeune. Selon mes définitions personnelles, à l’aube du XXIe siècle, un vin rouge est ancien avant 1961, un blanc sec avant 1985, un liquoreux avant 1945 et un champagne avant 1990. Un grand ancien est d’avant 1945. » Entendu. Mais que valent ces grands anciens ? Sont-ils encore buvables ? Faut-il se garder de les ouvrir et les conserver précieusement tels des témoins d’une époque révolue ? François Andouze est catégorique. Il faut les boire !
Voici quelques histoires de très « grands anciens », entrés dans la légende, qui bousculent nos idées reçues et ravissent notre imaginaire !
Le plus vieux vin du monde !
Tenez-vous bien, le plus vieux vin du monde a 540 ans ! Il s’agit d’un vin d’Alsace qui date exactement de 1472. Cet antique nectar sommeille en fût dans la cave des Hospices de Strasbourg, datant elles-mêmes de 1395. Imaginez ! En 1472, l’Amérique n’existe pas encore ! Christophe Colomb ne l’a découvre que 20 ans plus tard en 1492. La terre ne tourne pas encore autour du soleil ! Copernic naît le 19 février 1473 et lui faudra encore quelques années pour comprendre et faire admettre l’inconcevable. Une révolution !
Le dernier à avoir goûter à l’antique breuvage serait le général Leclerc, libérateur de Strasbourg en 1944 ! Mais pas le plus petit commentaire du grand homme !
Il existe cependant un rapport datant d’octobre 1994, rédigé par trois oenologues du laboratoire inter-régional de Strasbourg. Cette année, ces derniers ont été chargés par les autorités, d’analyser le millésime ! Leur rapport en a surprit plus d’un. « Sous sa très belle robe brillante et très ambrée, nos experts affirment que le vin présente un nez puissant, très fin, d’une grande complexité. Ses arômes rappellent la vanille, le miel, la cire, le camphre, les épices fines, la noisette et la liqueur de fruits. En bouche, le vieillard a conservé une étonnante verdeur due à la concentration des acides du vin. Ce vin présente du volume et finit par une très belle longueur ». Qui a dit que les vins d’Alsace n’étaient pas des vins de garde ?!
Un Saint-Emilion de 1750 !
Au château Coutet à Saint-Emilion, la famille de Xavier David Beaulieu est dans le vin depuis plus de 300 ans. Il y a quelques années, en grattant le vieux chai en terre battue, notre héritier trouve une très ancienne bouteille de vin fermée d’un bouchon en verre. Il s’agirait de la plus ancienne bouteille de Bordeaux pleine existante. Elle daterait de 1750 (sans qu’il puisse dater avec certitude le millésime), ce qui en ferait la dernière bouteille de Clairet, nom donné par les négociants anglais et hollandais aux vins de Bordeaux aux XVIIIe et XIXe siècles. La bouteille est bouchée selon la technique de l’émeri, c’est-à-dire complètement étanche, verre sur verre. Le verre du bouchon est ajusté au col de la bouteille par usure, un ajustement mécanique très précis. Deux cents ans plus tard, le niveau de la bouteille n’a pas bougé. Cela laisse augurer un vin parfaitement buvable. Xavier David Beaulieu hésite encore à la déboucher !
Un vin jaune de 1774 !
En novembre 1994, au Château Pécault à Artois, des oenologue débouchent un vin jaune d’un lot de trois bouteilles datant de 1774. Doivent-ils leur témérité aux experts strasbourgeois ? L’histoire ne le dit pas ! Le vin jaune de 220 ans d’âge a été produit par Anatoile Vercel (1725-1786). Imaginez, le vigneron a vendangé ses raisins sous le règne du Roi Louis XVI, dans une vigne taillée sous celui de Louis XV. En 1886, à l’Exposition Universelle de Paris, il reçoit une médaille d’or pour son nectar. Plus de 125 ans plus tard, le vin tiendra-t-il encore ses promesses ? Le verdict tombe. Le vieux vin jaune obtint la note inespérée de 9,4/10 ! Les experts s’enthousiasment pour l’auguste nectar. Avec sa couleur or-ambré, ils lui trouvent un goût de noix, d’épices, de curry, de cannelle, de vanille et de fruits secs, et une persistance exceptionnelle (une caudalie) de 25 à 30 secondes ! Fort de cette consécration, une des deux bouteilles du lot restante est adjugée à 57 000 euros lors d’une vente aux enchères en février 2011 !
Le plus vieux Champagne du monde !
A l’été 2010, une découverte défraye la chronique. Le 6 juillet 2010, des plongeurs finlandais remontent des entrailles d’une vieille épave gisant à 55 mètres de fond dans les eaux d’Aaland, situées entre la Finlande et la Suède, une drôle de prise : des bouteilles de champagne ! Les autorités sont aussitôt alertées et une valse d’experts s’engage sans tarder. Toujours plus de bouteilles sont remontées à la surface. Le bruit se répand que la cargaison de champagne gisant en mer Baltique daterait de 1780. Il s’agirait d’un envoi du roi de France Louis XVI à la Grande Catherine de Russie. On serait donc en présence des plus vieux champagnes du monde ! Un an plus tard en 2011, on dénombre 147 bouteilles repêchées, parmi lesquelles 98 Juglar (maison vendue à Jacquesson en 1829), 47 Veuve Clicquot (portant également le nom de Werle, associé de madame Clicquot à partir de 1831) et 4 Heidsieck, qui permettent une datation plus précise de l’épave autour de 1840. Exit la thèse de l’envoi royal, sans parler de celle des plus vieux champagnes du monde ! La cargaison ne ravira pas à la bouteille de Perrier-Jouët datant de 1825, mise aux enchères en Grande-Bretagne en 2009, son titre de plus vieux champagne du monde ! Qu’importe, le trésor reste inestimable. D’après l’oenologue d’Aaland à qui le chef des plongeurs a demandé de goûter au champagne après sa découverte, il est juste fantastique ! « Il a encore de jolies et fines bulles. La robe est d’or sombre, ambrée. Le nez est très intense, avec beaucoup de tabac, mais aussi des raisins et des fruits blancs, de chêne et d’hydromel. La bouche est vraiment surprenante, très sucrée, mais avec tout de même de l’acidité. » L’appréciation est confirmée par Richard Juhlin, un des experts en Champagne les plus réputés. Inimaginable pour un champagne vieux de plus de 170 ans ! Les eaux froides, sombres et peu salées de la mer Baltique lui ont manifestement réussi ! On se prend à rêver au goût du champagne de Louis XVI à Versailles….

Images extraites des "Carnets d'un collectionneur de vins anciens" de François Audouze, Ed. Michalon
Si vous n’avez pas l’heur de posséder un des ces « grands anciens » dans un recoin caché de votre cave, consolez-vous. Il reste tant de frais et sémillants jeunots à découvrir, ainsi quelques moinsjeunes ! Pour vous en convaincre, poussez la porte de la cave Ampelos rue de Bourgogne !


Merci pour ce joli article si enrichissant. Je ne me suis jamais intéressé à l’histoire du vin de cette façon. Maintenant, j’en connais beaucoup de chose, et c’est sur qu’on va déguster le vin d’une autre façon maintenant. C’est vrai que ce sont les vins les plus anciens qui sont les plus délicieux.