jan 26

Question d’étiquette !

Posted in Objets du vin

« C’est une étiquette à l’encre bleue, si délavée que je l’ai imaginée rincée par les embruns du voyage, puis la pluie bretonne. Je l’avais découverte, un jour où les grandes vacances s’effilochaient entre la cueillette des mûres et la tristesse de septembre, dans un recoin du passage secret, un dédale de cachettes sous la charpente. Comme je lisais cet été-là Le Trésor de Rackham le Rouge ; l’étiquette effacée et poussiéreuse servit à mes chasses aux pirates. Je ne posai aucune question à ma grand-mère, gardant juste dans l’oeil le nom du vin, doux comme un bonbon : « Grand vin de Constance », et la date : automne 1790. »1

L’œnographilie – comme souvent les collections – renvoie à l’enfance. En chaque œnographile sommeille un enfant que sa collection d’images transporte vers des contrées merveilleuses où l’imaginaire se déploie. Dans le souvenir d’Anthony Rowley, agrégé d’histoire, spécialiste du goût et auteur de nombreux ouvrages, l’image-trésor est une vieille étiquette de vin, comme un signe prémonitoire d’une vocation à venir.

L’auteur poursuit : « Longtemps j’ai pensé que la sagesse populaire – Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse – était l’apanage des faibles d’esprit. Combien de bouteilles ai-je manipulées avant que l’évidence me saute aux yeux : dans un vin, le contenant est accessoire et l’étiquette n’a nul lien indissoluble avec le flacon. Elle est témoignage, manifeste ou récit, souvent mélangés ; elle se moque de la bouteille ou du tonneau comme des dégustations à l’aveugle des chimistes ou autres œnologues. Dans le choix typographique, la disposition des armoiries ou des signes distinctifs, les rapports graphiques, il y a de quoi s’enivrer pour l’éternité. »

L’univers des étiquettes de vin est vaste. Il retrace tant l’histoire des appellations d’origine contrôlée, que celle d’une certaine graphie publicitaire, et se décline en thèmes à foison. Son usage s’est généralisé au début du XXe siècle. Son contenu a été réglementé dans l’entre deux guerres (décret-loi de 1935 sur les Appellations d’Origine Contrôlée). Depuis, sur toutes les étiquettes on trouve, le nom et l’adresse du producteur, le volume, le degré et le numéro du lot. A ces indications s’ajoutent des mentions non obligatoires, mais ancrées dans la tradition : nom du château ou du domaine, millésime et classification selon la région en grand cru, premier cru, cru classé ou vin de pays. La contre-étiquette trouve son origine dans l’inflation de ses mentions. (Il est à souligner que depuis 1975, Yquem bénéficie d’une dérogation exceptionnelle pour ne pas faire figurer sur son étiquette les mentions légales obligatoires !) L’iconographie et le nom sont laissés au libre arbitre du vigneron et à l’imagination du créateur, qui est parfois un artiste de renom (voir les bouteilles de Mouton Rothschild). Le vin étant une boisson d’exception, son habillage en est souvent le reflet. Ainsi y retrouve-t-on des thèmes à l’infini dont les grands classiques sont les châteaux (ou bâtisses) et la héraldique, une nature domptée et stylisée et les grandes commémorations.

Etiquettes tirées de la collection de Philippe Parès (L'étiquette du vin, Anthony Rowley, Editions Hachette)

Le château (ou la bâtisse)

« Un nom, des armoiries, une couronne aristocratique, un vieux pan de mur, une grille en fer forgée : voilà le domaine idéal de l’étiquette. On connaît en Beaujolais un château de Corcelles qui se donne sur l’étiquette l’air d’un petit Neuschwanstein (l’un des trois palais de légende érigés par Louis II de Bavière) alors qu’à Brouilly, le château de la Chaize affiche son classicisme. (…) Le château redouble l’intention originelle de l’étiquette : durer. (…) La reproduction fidèle est en général réservée à des demeures qui ont une originalité architecturale. Stylisation et représentation imaginaire rehaussent les autres. (…) Présentées en clefs de voûte de l’étiquette, les armoiries anoblissent le propriétaire, rendent vraisemblable le château de l’illustration. La qualité du titre présuppose une certaine qualité de vin. (…) Les médailles et autres distinctions acquises lors de concours se substituent parfois aux marques héraldiques ou aux sceaux. A Cheval Blanc, on notera que la disposition des médailles a été conservée et qu’on y a logé un château et un blason, subterfuges à la distinction revendiquée. »2 Vers la première moitié du XXe s., une petite étoile figure en lieu et place des distinctions sur de nombreuses étiquettes. Le passage d’une comète en 1811 fut parait-il la cause d’un millésime exceptionnel, qui laissa ainsi son dessin sur de nombreuses étiquettes, notamment en Champagne !

Etiquettes tirées de la collection de Philippe Parès (L'étiquette du vin, Anthony Rowley, Editions Hachette)

La nature

« L’aigle – sa distinction naturelle et son regard – voisine avec la plus belle conquête de l’homme, le cheval, toujours lié au loisir équestre, au concours hippique, galopant dans la prairie, jamais attaché à la charrue. Le chien est ici de chasse ou de race, et lorsque l’on introduit des animaux familiers, c’est pour renvoyer à un folklore régional : la cigogne des villages à la Hansi, le chat pour un village alsacien (Katzenthal ou la vallée des chats), la poule au pot pour un vin du Béarn, patrie d’Henri IV. Ces décorations animalières renvoient à l’homme cueilleur et prédateur et à sa table. Les poissons sont presque dans la poêle. Le lapin, le lièvre, le tétras, le faisan, la perdrix (la grive, la gousse, le perdreau, etc) sont dans la ligne de mire du chasseur. Quand aux autres oiseaux telle que l’hirondelle, ils sont chargés d’annoncer le retour du printemps et donc des travaux viticoles. Même la mue de la chrysalide en papillon, représentée à la manière d’une planche naturaliste sur un vin du Luxembourg, évoque les diverse étapes du vin, de la véraison à la bouteille. »3

Etiquettes tirées de la collection de Philippe Parès (L'étiquette du vin, Anthony Rowley, Editions Hachette)

L’étiquette emprunte aussi largement à l’histoire et à ses héros. Elle profite des commémorations pour les exalter, espérant quelques retombées !

Etiquettes de Bourgognes

La mode chez les jeunes vignerons est aujourd’hui à l’humour. Jeux de mot et poésie baptisent leurs cuvées, minimalisme sert leur iconographie. A la cave Ampelos, à côté de grandes étiquettes, Hervé Beaudron vous propose de jeunes cuvées telles Ivresse, De battre mon coeur s’est arrêté, ou Pied des Nymphettes, qui illustrent de façon éloquente cette tendance !

Eric Inglessis, dont la collection compte 36 000 étiquettes classées, les connait toutes. Ce collectionneur passionné, dont une partie de la collection a servi à illustrer le dernier Guide des vins Hachette, est intarissable quand il s’agit d’étiquettes. Collectionneur depuis plus de 10 ans, il nourrit le rêve insensé de réaliser un jour le tour du monde en étiquettes. Et, qu’importe si la plupart des pays de ce tout du monde n’ont aucune culture viticole ! Il est fier de pouvoir compter à son actif des étiquettes de 80 pays, dont celles du chai de Cilaos à la Réunion, d’un cru des îles Vierges, sans compter des étiquettes du Château Grillet Côtes du Rhône, un AOC à lui tout seul (et que vous pouvez trouver chez Ampelos) ! Lorsqu’il ne peut s’offrir un vin, l’étiquette pallie à sa frustration. En cela, il rejoint Anthony Rowley que le monde foisonnant des étiquettes grise ! Les trésors qui manquent encore à sa collection ? Les étiquettes qui n’existent pas encore, celles à venir !

Si, en sus du divin breuvage, le monde des étiquettes vous parle, n’hésitez pas à pousser la porte de votre caviste de la rue de Bourgogne. La cave Ampelos en compte plus de 700, de quoi trouver votre bonheur !

 

1 Anthony Rowley, L’étiquette du vin, Editions Hachette, 2003

2 idem

3 idem

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